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Chine2.06.2009

Vingt ans de censure : comment les autorités imposent le silence sur le massacre de la place Tiananmen

Vingt ans après la sanglante répression du mouvement démocratique, en juin 1989, il est toujours impossible pour la presse et les internautes chinois d’évoquer librement ces événements. Le gouvernement impose une censure brutale aux médias, notamment Internet, sur les manifestations qui ont duré plusieurs semaines dans toute la Chine et sur le sort des centaines d’étudiants et d’ouvriers tués par l’armée, le 4 juin 1989. Une grande majorité de jeunes Chinois ne connaissent même pas l’existence de cet épisode, tant le black-out a été maintenu au cours des vingt dernières années.

"La recherche n’est pas en conformité avec les lois, les règlements et les politiques." Voici la réponse qu’obtient l’internaute chinois quand il tape "4 juin" sur les pages "Photos" du moteur de recherche Baidu, le plus populaire du pays. De même pour les recherches de vidéos : "Désolé, aucune vidéo ne correspond à votre recherche." Les résultats de Baidu mentionnent uniquement des commentaires d’officiels chinois sur les "événements du 4 juin".

Le 4 juin 1989, l’armée chinoise écrasait la révolte étudiante sur la place Tiananmen de Pékin et sonnait le glas du plus important mouvement démocratique de la Chine contemporaine. La liberté de la presse était l’une des principales revendications des manifestants et de nombreux journalistes et professeurs de journalisme. Certains en paient encore le prix, par des mesures administratives, une surveillance policière constante ou l’exil forcé. Plusieurs journalistes, dont Shi Tao, condamné à dix ans de prison pour avoir envoyé un e-mail sur les événements de Tiananmen, sont toujours emprisonnés pour avoir évoqué ces événements. Récemment, le défenseur de la liberté d’expression, Liu Xiaobo, figure emblématique du mouvement de 1989, a été arrêté. Tandis que le cyberdissident Huang Qi, qui milite depuis longtemps pour la reconnaissance des victimes du 4 juin, est emprisonné sans jugement à Chengdu depuis juin 2008. Il est gravement malade.

La censure instaurée après le “Printemps de Pékin” ne s’est jamais desserrée. Le Département de la propagande et la police politique ont mis en place un système de censure strict. L’autocensure et l’ignorance des nouvelles générations de journalistes font le reste. Pourquoi une telle débauche de moyens sur un événement vieux de vingt ans alors que la Chine a connu de multiples évolutions depuis 1989 ? "Car les leaders chinois savent que leurs mains sont tachées de ce sang. Ils craignent que si la vérité est révélée, le gouvernement chinois aura à faire face à des pressions pour que les responsables de ce crime soient traduits en justice", explique Renee Xia de l’organisation Chinese Human Rights Defenders.

C’est sur Internet que les censeurs concentrent aujourd’hui leurs efforts. Reporters sans frontières a récemment procédé à des tests qui confirment cette censure.

Voici la page de résultats quand on recherche "4 juin" sur les pages vidéo de Baidu : "Désolé, nous n’avons rien trouvé en relation avec votre demande"

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La recherche de vidéos sur le moteur de recherche Google.cn produit des résultats, mais aucun ne contient des images du massacre du 4 juin :

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Même censure sur les recherches photos de la version en chinois du site américain. Tandis que sur la version en anglais, les premiers résultats concernent les événements de 1989.

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Sur Google.com :

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En revanche, les internautes sinophones peuvent trouver des informations, des photos et des vidéos sur les événements de juin 1989 sur la version en chinois de Google.com. Mais, en Chine, les internautes qui utilisent Google sont systématiquement renvoyés vers Google.cn. En revanche, les internautes ne peuvent pratiquement obtenir aucune information indépendante sur le "Printemps de Pékin" en utilisant le site de la compagnie californienne Yahoo !

Si YouTube et Wikipédia en chinois ne se censurent pas de la même manière, les deux sites sont confrontés à des blocages réguliers qui affectent massivement l’accès des internautes chinois à des informations sur le sujet.

Voici la page Wikipédia :

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La censure frappe également les chaînes étrangères ou hongkongaises diffusées en Chine. Ainsi, le 23 mai 2009 au soir, la diffusion d’un programme de 30 minutes de la chaîne hongkongaise ATV, sur les événements du 4 juin 1989, a été bloquée dans le sud-est de la Chine. Les téléspectateurs chinois ont pu voir à la place un documentaire de promotion du tourisme.

Au cours des dernières années, les rares apparitions dans la presse du terme "4 juin" ou de documents liés au mouvement démocratique ont été suivies de sanctions sévères contre les responsables. En juin 2007, au moins sept employés du journal Chengdu Wanbao avaient été renvoyés pour avoir laissé publier une publicité d’une ligne rendant hommage aux mères courageuses du 4 juin, en référence aux mères des victimes de la place Tiananmen qui défendent la mémoire de leurs enfants.

Aujourd’hui encore, les journalistes ou les intellectuels qui osent remettre en cause la version officielle du 4 juin - le pouvoir considère toujours que l’intervention de l’armée était “appropriée” - ou essaient de commémorer le “Printemps de Pékin” prennent des risques.

Selon l’organisation Chinese Human Rights Defenders (CHRD), les bureaux de la sécurité publique à travers le pays ont contacté ou rendu visite à des dizaines de dissidents pour les menacer de représailles s’ils écrivent, accordent des interviews ou tentent d’organiser des rassemblements liés à la commémoration des 20 ans du 4 juin 1989. Ainsi, le dissident pékinois Zhang Zuhua et le blogueur Zan Aizong ont reçu, en avril 2009, des avertissements de la police pour les dissuader d’écrire des articles sur le 4 juin.

En outre, Zhang Xianling, membre du groupe des mères de Tiananmen qui regroupe des familles de jeunes tués en 1989, a raconté qu’elle avait été mise en garde par la police avant la commémoration afin de ne pas inviter les médias étrangers à participer à un événement à Pékin et de ne pas écrire d’articles sur le sujet.

Depuis vingt ans, les autorités chinoises contrôlent de près le travail des correspondants étrangers, en particulier leurs relations avec les dissidents. Jiang Qisheng, militant démocrate et vice-président de l’organisation des écrivains indépendants chinois PEN a déclaré avoir été empêché à plusieurs reprises de contacter ou de rencontrer des journalistes étrangers qui voulaient l’interroger sur le vingtième anniversaire de Tiananmen. Ainsi, le 18 mai 2009, un policier chargé de surveiller Jiang Qisheng a ordonné au propriétaire d’un bar de Pékin de ne pas l’accueillir alors qu’un journaliste hongkongais qui l’accompagnait s’apprêtait à l’interviewer.

Les témoins qui osent parler aux médias étrangers sont systématiquement inquiétés. Ainsi, le soldat à la retraite Zhang Shijun est détenu par les forces de sécurité dans un lieu inconnu après avoir accepté de témoigner auprès de reporters de l’agence Associated Press. Il avait exprimé ses regrets pour sa participation à cette tragédie.

Le 25 mai, les reporters d’une équipe de l’agence de presse russe Ria Novosti ont été interpellés alors qu’ils filmaient un début de manifestation aux abords de la place Tiananmen. La police a tenté de leur faire effacer les images. Plusieurs autres journalistes étrangers ont été suivis par des policiers alors qu’ils tentaient de rencontrer des témoins du 4 juin. Et la sécurité a été renforcée sur la place Tiananmen.

Plus généralement, les signataires chinois de la Charte 08, qui fait explicitement mention de la répression de juin 1989 comme l’un des "nombreux désastres pour les droits de l’homme" à imputer au Parti communiste chinois, sont régulièrement interrogés ou harcelés.

A l’occasion du vingtième anniversaire du massacre de la place Tiananmen, Reporters sans frontières demande aux autorités chinoises :

-  la libération des journalistes, blogueurs et militants de la liberté d’expression actuellement emprisonnés pour avoir participé ou évoqué le mouvement démocratique de 1989,
-  la possibilité pour la presse et les internautes chinois de rendre compte des événements de mai et juin 1989 et des activités des groupes dissidents sur le territoire chinois ou à l’étranger,
-  la réhabilitation de tous les journalistes licenciés, mis en retraite ou mutés pour avoir soutenu les étudiants en 1989,
-  la fin de la censure appliquée par les entreprises américaines du secteur de l’Internet sur le mouvement démocratique chinois,
-  la fin du harcèlement et des mesures vexatoires (mise en résidence surveillée, filatures, écoutes téléphoniques, exil forcé...) à l’encontre des journalistes et intellectuels ayant participé au “Printemps de Pékin”,
-  le respect des régulations concernant les correspondants étrangers quand ceux-ci enquêtent sur les événements du 4 juin et les milieux dissidents.




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