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Irak /Etats-Unis15.01.2004

"Deux meurtres pour un mensonge"

A l’issue d’une enquête approfondie sur la mort de deux journalistes tués à Bagdad le 8 avril 2003 par un tir de l’armée américaine sur l’hôtel Palestine, Reporters sans frontières publie un rapport d’enquête et demande la reprise des investigations.


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Deux meurtres pour un mensonge

A l’issue d’une enquête approfondie sur la mort de deux journalistes, Taras Protsyuk de l’agence britannique Reuters et José Couso de la télévision espagnole Telecinco, tués à Bagdad le 8 avril 2003 par un tir de l’armée américaine sur l’hôtel Palestine, l’organisation Reporters sans frontières demande la reprise des investigations pour répondre aux véritables questions que pose cette erreur criminelle commise par l’armée des Etats-Unis.

En recueillant les déclarations de journalistes présents le 8 avril dans l’hôtel et de journalistes "embedded" dans les forces armées américaines, ainsi que les témoignages des militaires américains directement impliqués dans les faits, Reporters sans frontières peut conclure que les autorités américaines ont tout d’abord menti sur les circonstances de ce drame. Elles ont ensuite, quatre mois après les faits, dans un rapport d’enquête "final", exonéré l’armée américaine de toute bavure ou erreur de jugement dans cette affaire. Ce rapport ne fournit qu’une vérité partielle. Il doit être complété pour que toutes les responsabilités soient enfin clairement établies.

Dès le 8 avril, des porte-parole du Pentagone affirment que le char M1 Abrams ayant ouvert le feu sur l’hôtel Palestine a agi en situation de légitime défense pour répondre à des "tirs ennemis en provenance de l’hôtel" ou de ses environs. Dans les jours qui suivent, cette thèse est réaffirmée et systématiquement maintenue jusqu’au plus haut niveau de l’Etat américain.

Les témoignages du sergent Shawn Gibson, chef de char dans la 3e division d’infanterie, qui a exécuté le tir, et celui de son supérieur direct, le capitaine Philip Wolford, qui l’a autorisé, démentent que le tir d’obus était une réponse à des tirs en provenance de l’hôtel. Les deux militaires américains affirment que la compagnie 4-64 Armor de la deuxième brigade de la 3e division d’infanterie, qui se trouvait sur le pont Al-Joumhouriya lors de l’entrée des troupes américaines dans le centre de Bagdad, était en réalité à la recherche d’un observateur d’artillerie irakien qu’elle essayait de neutraliser.

Face à l’évidence des faits, le rapport "final" de l’armée américaine, rendu public le 12 août, affine sa version. Il substitue aux "tirs directs" la notion d’une équipe de "chasseurs-tueurs", qui justifierait la légitime défense. Cette nouvelle thèse est également un mensonge. Par omission.

En focalisant ses explications sur les seules règles de combat, l’administration américaine passe sous silence l’élément essentiel à l’origine du drame. L’enquête de Reporters sans frontières établit que les militaires sur le terrain n’ont jamais été informés de la présence massive de journalistes dans l’hôtel Palestine.

Le tir contre ce bâtiment n’est donc pas un tir délibéré contre des journalistes ou la presse à Bagdad. Il s’agit cependant d’une négligence criminelle dont les responsabilités peuvent être établies comme suit :

-  Au niveau inférieur, le capitaine Philip Wolford et le sergent Shawn Gibson ont réagi en militaires agressifs sur le champ de bataille. S’ils ont directement causé la mort de deux journalistes et en ont blessé trois autres, ils ne semblent pas devoir en être tenus pour responsables étant donné qu’ils ne disposaient pas des informations qui leur auraient permis de prendre conscience des conséquences du tir sur l’hôtel Palestine. Leurs supérieurs immédiats - le lieutenant-colonel Philip DeCamp, chef de bataillon, et le colonel David Perkins, chef de brigade - ne semblent également pas devoir être tenus pour responsables. Les témoignages des journalistes "embedded" et les réactions des deux officiers indiquent qu’eux-mêmes n’avaient pas été informés par leur propre hiérarchie de la présence de journalistes à l’hôtel Palestine.

-  A un deuxième niveau, le Q.G. du général Buford Blount, commandant de la 3e division d’infanterie, porte une lourde responsabilité. L’état-major de la division avait accès aux informations du Pentagone à Washington et du commandement central à Doha (Qatar), ainsi qu’à l’information publique (chaînes de télévision). Il n’est pas concevable que la présence massive de journalistes depuis le début de la guerre à l’hôtel Palestine, fait connu du simple téléspectateur jusqu’au sein du ministère américain de la Défense, lui ait échappé. Pour autant, cette présence n’a jamais été mentionnée aux troupes sur le terrain, ni indiquée sur les cartes des observateurs d’artillerie. La question est de savoir pourquoi cette information a été retenue. Volontairement, par mépris, ou par négligence ?

-  Au niveau supérieur, le gouvernement américain partage cette responsabilité. Non seulement parce qu’il est l’autorité suprême de son armée engagée sur le terrain, mais aussi parce que ses dirigeants ont, à plusieurs reprises, fait des déclarations volontairement erronées sur "l’affaire de l’hôtel Palestine". Ils se sont en outre régulièrement exprimés sur les dangers encourus par les journalistes en Irak. Ainsi, le 28 février 2003, Ari Fleisher, porte-parole de la présidence américaine, réitérait les conseils du Pentagone aux médias de retirer leurs journalistes de Bagdad avant le début du conflit. A la question de savoir si cet avertissement constituait une menace contre la presse "non incorporée", il avait répondu : "Si les militaires disent quelque chose, je recommande vivement à tous les journalistes de s’y conformer. (...) Et je pèse mes mots." Cet argument selon lequel les journalistes étaient prévenus figure de nouveau dans le rapport final de l’enquête du Pentagone, publié le 12 août. Cette position revenait à créer un double statut de journalistes : d’un côté les journalistes "embedded" intégrés aux forces américaines qui bénéficient de la considération et de la protection de l’armée américaine, de l’autre des journalistes à qui l’on conseille de quitter les lieux sous peine de voir leur présence ignorée.

Ainsi le Pentagone décline toute responsabilité dans la mort de deux journalistes : l’Ukrainien Taras Protsyuk, 35 ans, de l’agence de presse Reuters, et l’Espagnol José Couso, 37 ans, de la télévision Telecinco.

Cette enquête a été réalisée par le journaliste Jean-Paul Mari, avec la collaboration du journal hebdomadaire français Le Nouvel Observateur que Reporters sans frontières tient à remercier chaleureusement.

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