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Rapport annuel 2002

Sale temps pour la liberté de la presse


La liberté de la presse se porte mal. Le rapport annuel 2002 de Reporters sans frontières est sans appel : l’ensemble des chiffres est en augmentation par rapport à l’année précédente.

Aujourd’hui, 106 journalistes sont emprisonnés dans le monde. Un nombre jamais atteint. Dernière donnée qui en dit long sur le mauvais état de la liberté d’expression dans le monde : l’année passée, 31 journalistes ont été tués pour avoir exercé leur profession, dont huit en Afghanistan.

Sale temps pour la liberté de la presse en cette première année du troisième millénaire : sur tous les continents, l’exercice de ce droit fondamental, constitutif, avec quelques autres, d’un fonctionnement démocratique de toute société, a subi de rudes attaques visant les médias et ceux qui les font. Elles sont physiques, à l’encontre des personnes (menaces, coups et blessures, assassinats) ; elles sont effectuées sous le couvert de lois répressives (censure, interdictions de paraître, interpellations, condamnations à des peines de prison) ; elles visent enfin les installations elles-mêmes (antennes, imprimeries, sièges des entreprises). De façon générale, le constat est attristant : la situation de la liberté de la presse dans le monde s’est nettement dégradée en 2001.

-  Quelques "bonnes" nouvelles

Quelques victoires ont certes été enregistrées. Quelques victimes, emblématiques de la répression menée par des régimes qui ne supportent pas d’autre information que celle qu’ils dictent, ont retrouvé la liberté. C’est le cas du journaliste Nizar Nayyouf, qui a quitté en mai les geôles syriennes où il avait été détenu pendant neuf ans, ou encore de la journaliste et écrivain San San Nweh, libérée en juillet, après sept années passées dans le pavillon des femmes de la prison d’Insein, à Rangoon, en Birmanie. Ils sont libres, mais ils gardent pour le restant de leur vie les séquelles physiques d’une détention durant laquelle tout a été mis en œuvre (isolement total, humiliations, refus de soins médicaux, mauvais traitements, torture) pour les briser dans leur corps comme dans leur esprit. Ils sont libres, mais, fin 2001, le régime de Rangoon conservait le triste privilège de figurer à la première place, à égalité avec l’Iran, du palmarès du nombre des journalistes emprisonnés (18) et, si les prisons syriennes sont désormais vides de journalistes, les autorités n’ont pas relâché leur mainmise sur l’information. Un nouveau décret sur la presse, particulièrement restrictif, a été promulgué en septembre et la famille de Nizar Nayyouf fait l’objet d’incessantes pressions pour inciter le journaliste, exilé en Europe, à taire ses critiques contre le régime.

Au chapitre des bonnes nouvelles, on peut inscrire aussi les progrès accomplis dans quelques pays. Ils sont bien peu nombreux à figurer dans ce tableau d’honneur. Au Chili, le célèbre article 6b de la loi sur la sécurité intérieure de l’État, adoptée en 1958, a enfin été abrogé. Il prévoyait jusqu’à cinq ans de prison pour ceux qui "injurient" ou "calomnient" les hauts représentants de l’État. Au Pérou, la page de l’"ère Fujimori" semble définitivement tournée. Libérée de la pression des services de renseignements et d’une justice aux ordres, la presse peut de nouveau remplir pleinement sa fonction sans craindre de représailles. En Serbie, la liberté de l’information a naturellement accompagné l’avènement de la démocratie après la chute du régime de Slobodan Milosevic en octobre 2000. Mais les espoirs d’une réforme rapide du secteur de l’information et de la législation sur la presse ont été déçus. En sera-t-il de même en Afghanistan après la chute du régime des taliban ? Les premières déclarations des nouveaux maîtres de Kaboul incitent plutôt à l’optimisme, mais ces bonnes intentions dureront-elles ? Enfin, sur le continent africain, un nombre non négligeable de libérations ont eu lieu : en Éthiopie, quatre journalistes emprisonnés depuis 1997 ont été élargis par "manque de preuves" ; au Togo et en République démocratique du Congo, des journalistes détenus depuis plusieurs mois ont été grâciés par le chef de l’État. Les pressions exercées par le pouvoir dans ces pays n’en restent pas moins très fortes et se traduisent notamment par des interpellations nombreuses et des inculpations qui peuvent être suivies d’effets à tous moments.

Peut-on enfin classer dans les éléments positifs le fait que le nombre des journalistes tués dans l’exercice de leur profession est resté stationnaire, loin des pics atteints dans les années 90 ? Il ne s’élève "qu’à" 31 contre 32 l’année précédente. Il convient de surcroît, en ce domaine, d’exercer une distinction entre ceux ou celles qui tombent en travaillant sur le terrain dans des zones d’insécurité ou de combats et qui ne sont pas particulièrement visés en tant que journalistes et ceux ou celles qui sont délibérément abattus pour avoir mené des enquêtes, publié des articles sur des sujets sensibles, pour avoir dénoncé des mesures arbitraires, des malversations, des injustices, des crimes, des trafics. La nature nouvelle de conflits qui ne voient plus s’affronter des armées régulières mais des combattants luttant pour des intérêts ethniques, idéologiques, religieux ou tout simplement mafieux, rend de plus en plus périlleuse leur couverture par les reporters. Les morts ou les blessures ainsi survenues ne sont pas pour autant toujours purement accidentelles. Il arrive que les belligérants, même appartenant à des armées régulières, prennent délibérément pour cible des témoins gênants. Il est ainsi démontré que, dans les territoires occupés de Palestine où plusieurs dizaines de journalistes ont été blessés par balles depuis les débuts de l’Intifada, certains ont été atteints volontairement par des tirs de soldats israéliens. Bien que s’appuyant sur des dossiers ne laissant aucun doute sur les responsabilités engagées, les demandes de sanctions présentées par Reporters sans frontières n’ont eu aucune suite. Nous retrouvons là l’éternel et lancinant problème de l’impunité dont bénéficient, de façon quasi générale dans le monde, les auteurs d’attaques ou d’assassinats de journalistes.

Voilà pour les rares "bonnes" nouvelles, des bonnes nouvelles dont nous mesurons bien combien elles sont relatives. Si nous les avons placées en tête c’est pour ne pas décourager, d’emblée, les lecteurs de ce rapport. C’est pour montrer que, même dans les périodes les plus noires, dans un monde marqué, à tous niveaux, par de violents affrontements, par de sanglantes luttes pour le pouvoir et le contrôle d’activités, de territoires, de cerveaux, les défenseurs des droits de l’homme, en général, et du droit à une information libre, en particulier, peuvent encore marquer des points.

-  La répression gagne du terrain

Car les raisons d’inquiétude et de découragement ne manquent pas. À l’exception du nombre de journalistes tués, tous les indicateurs sont en très forte hausse par rapport à l’année 2000, qu’il s’agisse des interpellations de journalistes (489) en progression de 50 %, des menaces et agressions (716) en hausse de 40 %, ou encore des actes de censure à l’encontre des médias (378), en augmentation de 28 %. De plus en plus de journalistes sont derrière les barreaux pour avoir dénoncé une malversation, critiqué la gestion d’un responsable, ou encore exprimé des inquiétudes de quelque nature qu’elles soient, bref, pour avoir fait leur métier, ce qui suffit, même si le journaliste a fait preuve de la plus grande prudence, pour les inculper d’atteinte à l’honneur d’un dirigeant ou encore au moral de la nation. Le nombre des embastillés s’élevait à 110 à la fin de 2001 contre 74 un an auparavant, soit un accroissement de près de 50 %.

Près du tiers des habitants de la planète vivent encore dans des pays où la liberté de la presse n’est purement et simplement pas reconnue. C’est particulièrement le cas des derniers pays communistes dans lesquels le parti, unique, censé incarner les aspirations du peuple tout entier, décrète souverainement ce qu’il convient d’écrire, dire et montrer. La Chine, avec 1,3 milliard d’habitants, vient très largement en tête de cette catégorie. Elle connaît certes une libéralisation économique qui a conduit à la multiplication et au développement de médias. Mais si la presse s’autorise quelques libertés, en matière économique notamment, elle n’en reste pas moins sous la férule sévère des dirigeants du parti communiste en matière politique et sociale.

Conforté par son intégration dans l’Organisation mondiale du commerce, par l’obtention des Jeux olympiques de 2008, par son ralliement à la croisade contre le terrorisme lancée par Georges W. Bush après l’attentat du 11 septembre à New York, le régime de Pékin a plus que jamais la voie libre pour poursuivre son occupation du Tibet et réprimer groupes religieux, mouvements d’opposition et minorités ethniques contestataires. Il s’emploie à renforcer son contrôle sur les médias notamment sur les publications régionales. Il surveille de près l’Internet et veille, autant que faire se peut, à ce que la Toile ne véhicule que des informations "orthodoxes". Seize "cyberdissidents" ont payé de leur liberté, en 2001, cette politique et ont rejoint en prison douze journalistes.

A l’instar des pays communistes, un certain nombre de gouvernements exercent un contrôle absolu sur l’information, qu’il s’agisse de régimes à parti unique comme en Syrie et en Irak, de dictatures militaires, comme en Birmanie, de monarchies comme en Arabie saoudite. Décors en carton-pâte et lois répressives Dans tous les autres pays du monde, les principes de la liberté d’expression en général et de la presse en particulier sont solennellement proclamés. Mais bien peu nombreux sont ceux qui les mettent réellement en œuvre. Nombre d’États, sur tous les continents, se donnent toutes les apparences d’une démocratie, mais ils ne s’agit le plus souvent que de décors en carton-pâte, destinés à leurrer les pays réellement démocratiques et les grandes institutions internationales qui ont le bon goût de feindre d’y croire. C’est par exemple le cas de la Tunisie où le régime policier du président Ben Ali contrôle d’une main de fer les médias privés et publics, exerce une répression tous azimuts et se pose en victime chaque fois qu’il est mis en accusation.

Pour sauver les apparences, les dirigeants "légalisent" la répression en faisant adopter des lois répressives mises en œuvre par une police et une justice aux ordres. Au Panama, plusieurs textes prévoient encore des peines de prison pour "diffamation" ou "atteintes à l’honneur", ce qui a permis aux agents de l’État de déposer quelque 70 plaintes. Au Guatemala, une loi dite "du collège obligatoire", adoptée en décembre, prévoit la radiation de la profession, et donc l’interdiction de travailler, pour les journalistes qui auraient "une conduite morale incorrecte dans l’exercice de leurs fonctions". En Afrique, de nombreux pays se sont dotés de lois sur la presse permettant de sanctionner, par des condamnations à de lourdes peines d’emprisonnement, des délits tels que "la diffusion de fausses nouvelles", "l’atteinte au moral de l’armée" ou encore les "injures au chef de l’Etat". Critiqués, ils faisaient valoir qu’ils avaient repris des dispositions de ... la loi française de 1881, ce qui était vrai à la forte nuance près que ces peines de prison ne sont plus, depuis longtemps, prononcées par les tribunaux français. Reporters sans frontières a fait modifier en 2001 la loi française de 1881 en supprimant les peines de prison, ôtant ainsi un alibi aux dictateurs africains ... qui n’ont pas suivi l’exemple.

Le recours à la répression "légale" ne supprime pas celui à la violence. En Colombie, où trois journalistes ont encore été assassinés, les guérillas d’un côté, les milices paramilitaires de l’autre s’emploient à faire taire les voix qui les gênent. Condamnés à mort, de nombreux journalistes ont choisi le chemin de l’exil. Là encore, les tueurs agissent en toute impunité.

Les degrés de censure, de violence, de mainmise sur les médias sont très variables d’un pays à l’autre. Les situations fluctuent. Force est de constater qu’après de réels progrès ces dernières années, la répression a fait un retour en force dans de nombreux pays comme le Bangladesh, l’Érythrée, Haïti, le Népal, le Zimbabwe alors qu’à l’inverse très peu de pays ont fait le chemin inverse.

-  Dans les grandes démocraties aussi...

Force est de constater aussi que dans les grandes démocraties, en Amérique du Nord, en Asie, en Europe, les bavures se multiplient. Même dans l’Union européenne, pourtant en pointe pour la défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression, de nouvelles menaces sur le pluralisme et la liberté de l’information sont apparues ou se sont aggravées dans plusieurs des principaux États membres. Il en est allé ainsi en Italie où le chef de l’État, Silvio Berlusconi, contrôle l’essentiel des médias audiovisuels du pays, privés comme publics, et où la répression des manifestations organisées contre la mondialisation ultralibérale lors du sommet de Gênes a fait un mort et de nombreux blessés dont 19 journalistes. Assassinats par des groupes armés en Espagne et au Royaume-Uni dans le cadre des conflits basque et irlandais, mises en examen et condamnations en France et en Allemagne, concentrations dans la presse écrite et interventions politiques sur l’audiovisuel public en Autriche, autant de faits qui montrent que le "Vieux continent" est entraîné lui aussi dans une inquiétante spirale. Il y a tout lieu de craindre que les choses ne se dégradent. Les conséquences des attentats commis le 11 septembre à New-York n’ont pas fini de se faire sentir. Plusieurs textes de lois adoptés pour lutter contre le terrorisme sont inquiétants et fragilisent le principe fondamental de la libre circulation de l’information. Au Canada et aux États-Unis, des mesures ont été prises qui remettent en cause le secret des sources et renforcent la surveillance d’Internet. Dans la guerre engagée contre "les forces du mal" l’administration Bush est peu regardante sur les moyens. Les médias d’information doivent choisir leur camp et la propagande a le pas sur la vérité. L’adversaire doit être muselé et les médias "rebelles" anéantis. Devant un tel manichéisme, il y a du souci à se faire !

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