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Le nouvel ordre mondial... de la répression

Une fois de plus, au seuil de ce bilan annuel des atteintes à la liberté de la presse dans le monde, nous éprouvons le besoin de réfléchir à haute voix à ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons. On nous reproche souvent en effet de nous appesantir trop lourdement sur les imperfections des pays pauvres de la planète et d’être trop complaisants envers les errements des démocraties occidentales. “Jugements de riches, nous dit-on, vous êtes conditionnés par votre culture.” Cette critique pourrait paraître confortée par le classement mondial que nous avons réalisé pour la première fois en 2002 en fonction du respect que les pays accordent à la liberté d’expression et d’information. Nous y plaçons dix-sept pays d’Europe et d’Amérique du Nord parmi les vingt meilleurs, et dix-huit pays d’Asie, d’Afrique ou du Moyen-Orient parmi les vingt plus mauvais. Et les pages de ce rapport annuel sont, il est vrai, beaucoup plus remplies de dénonciations des crimes, agressions et abus contre la presse commis dans ces trois dernières régions que d’échos aux controverses parfois vives qui saisissent les pays démocratiques eux-mêmes sur certaines de leurs attitudes en matière d’information.

Notre réponse est toujours la même. Nous croyons profondément à la relativité des atteintes à la liberté de l’information. Nous pensons que l’inexistence absolue de liberté de la presse dans un pays est plus grave que les pratiques contestables d’un autre en matière d’information. Nous pensons que les journalistes qui ne peuvent faire leur métier qu’au risque de leur vie ou de leur intégrité physique méritent plus de sollicitude que ceux des pays où la presse est le “quatrième pouvoir”. Si nous militions dans le domaine de l’alimentation, nous nous préoccuperions davantage des peuples qui n’ont rien à manger que de ceux qui mangent mal. Cela nous paraît une approche d’autant plus justifiée qu’il y a dans le monde beaucoup plus de pays qui répriment sévèrement le droit d’expression et le droit d’information que de pays qui les respectent tant bien que mal.

Nous ne méconnaissons pas, et nous le disons, les dangers que certaines mesures, prises l’année passée par l’administration américaine dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, représentent pour les libertés individuelles, y compris la liberté de l’information. Nous ne doutons pas que la concentration de l’information audiovisuelle en Italie entre les mains du Premier ministre Silvio Berlusconi est néfaste pour la démocratie italienne, et nous le disons. Nous nous élevons chaque fois qu’en France le droit d’un journaliste à la confidentialité de ses sources est battu en brèche par la police ou la justice. Nous reconnaissons que la dépendance dans laquelle les reporters de guerre se trouvent par rapport aux autorités militaires affaiblit la crédibilité de leur information. Mais pour réels que soient de tels problèmes, ils n’empêchent pas que les Etats-Unis, l’Italie ou la France sont des pays où l’information circule relativement librement par rapport à la moyenne des pratiques mondiales, et où les journalistes peuvent faire leur métier dans une indépendance que leur envient quotidiennement leurs confrères d’innombrables pays répressifs.

Cette approche relativiste de la mission de Reporters sans frontières a été récemment confortée par une étude de la Banque mondiale. Sous le titre “Le droit de dire”, l’institution internationale a publié trois cents pages d’analyses et de réflexions d’économistes et de sociologues de tous les continents dont la conclusion est claire et ferme : l’existence d’une presse indépendante du pouvoir est une condition nécessaire au développement économique et social des pays que l’on dit pudiquement “en transition”. Plusieurs contributions à cette étude critiquent, comme nous le faisons constamment, les trop nombreux pays où tous les moyens d’expression et d’information sont concentrés dans les mains d’un régime dictatorial ou d’un parti unique. Cela interdit, soulignent-elles, la transparence et le dialogue indispensables au progrès des sociétés. Sans faire référence à un modèle spécifique de gouvernement, les experts de la Banque soulignent encore que la “bonne gouvernance” d’un pays requiert l’existence de contre-pouvoirs susceptibles de signaler les abus de pouvoir et les cas de malversations et de corruption. Une presse indépendante, disent-ils, est l’un de ces nécessaires contre-pouvoirs au même titre qu’une opposition politique responsable et des institutions judiciaires indépendantes. Ils concluent que, dans le financement de ses programmes de développement, la Banque mondiale doit se préoccuper, avec d’autres organisations internationales, de la promotion de médias indépendants et de la formation de journalistes professionnels là où il n’en existe pas suffisamment, ou pas du tout.

On mesurera mieux, en parcourant les chapitres de ce rapport sur l’année 2002, l’énormité de la tâche restant à accomplir pour faire accepter l’indépendance des médias. Sur les vingt-cinq journalistes tués l’an dernier, une bonne moitié ont été assassinés soit par les hommes de main du pouvoir, soit par des bandes armées, des groupes maffieux ou des représentants d’intérêts privés qu’ils dérangeaient. Le nombre des arrestations de journalistes a augmenté de 40% par rapport à l’année précédente. Les agressions ou les menaces ont carrément doublé. Près de 400 médias ont été censurés, et 121 journalistes étaient en prison au 1er janvier 2003 contre 110 un an plus tôt. Mais nous sommes encouragés par la reconnaissance que notre combat pour la liberté de la presse n’est pas seulement une cause humanitaire ou professionnelle, même si la promotion de l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme porte en elle-même sa propre justification. Nous savons maintenant qu’en menant ce combat nous contribuons au développement économique des sociétés et à l’amélioration des conditions de vie des peuples.

Cela renforce notre volonté de continuer à peser autant que nous le pouvons sur les gouvernements des démocraties occidentales, à commencer par la France et l’Union européenne, pour qu’ils tiennent davantage compte de l’état de la liberté de la presse dans leur attitude envers les grands et petits potentats de la planète. Cela ne peut rester un dialogue de sourds entre “realpoliticiens” et “droits-de-l’hommistes”. Étant journalistes avant d’être militants, nous n’ignorons pas que les gouvernements des pays démocratiques ont d’autres responsabilités, stratégiques, politiques, économiques et sociales, que de faire progresser l’un ou l’autre des droits de l’homme dans des pays lointains où ils sont encore bafoués. Mais nous estimons qu’en dépit des pieuses assurances qui nous sont périodiquement données, la plupart des gouvernements européens continuent à faire preuve de beaucoup trop de complaisance envers les régimes qui nient quotidiennement les valeurs et les droits dont se réclament les démocraties. Hélas, on ne peut pas trop attendre d’une communauté internationale qui vient de confier à la Libye la présidence de la Commission des droits de l’homme de l’ONU !
Un nouvel exemple de la pusillanimité des démocraties occidentales face aux régimes autoritaires de la planète nous est donné par la préparation du Sommet mondial des Nations unies sur la société de l’information. En raison de l’immensité du sujet, ce Sommet doit se tenir en deux temps, d’abord à Genève en décembre prochain, puis à Tunis à l’automne 2005. L’objectif est de trouver les moyens de répandre plus largement dans le monde les nouvelles technologies de l’information afin de ne pas laisser se creuser davantage le fossé entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. La généralisation de l’utilisation de l’informatique et des réseaux de télécommunication peut en effet aider les pays les plus pauvres à rattraper leur retard en matière d’éducation, de santé publique, de formation professionnelle et de tous autres moyens propres à améliorer leur niveau de vie.

Les quelques réunions préparatoires qui se sont déjà tenues dans différentes régions du monde font malheureusement apparaître que le Sommet sur la société de l’information risque de se focaliser davantage sur le contrôle et la réglementation d’Internet par les États plutôt que sur la “solidarité numérique” entre riches et pauvres. Il n’est pas surprenant que les nombreux exemples d’utilisation d’Internet à des fins criminelles amènent la plupart des gouvernements à souhaiter des mesures de contrôle qui, pour être efficaces, doivent nécessairement faire l’objet d’accords internationaux. Mais, de toute évidence, beaucoup de régimes autoritaires cherchent à profiter de ces préoccupations sécuritaires pour faire légitimer par la communauté internationale leurs méthodes répressives en matière de liberté d’expression et de liberté d’information.

On assiste en effet, depuis qu’il est question de ce Sommet, à un retour insidieux de ce que, dans les années 70 et 80, on appelait “le Nouvel ordre mondial de l’information”. Une coalition hétéroclite de régimes communistes, de despotes afro-asiatiques et d’intellectuels occidentaux tiers-mondistes avait alors profité de la présence d’un haut fonctionnaire africain à la tête de l’Unesco pour tenter de soumettre la circulation internationale de l’information au contrôle des gouvernements. C’était bien entendu dans l’intérêt supérieur des peuples. Sous prétexte que les flux mondiaux de l’information étaient dominés par les grands médias de l’Occident capitaliste, ils entendaient les restreindre et laisser les peuples dans l’ignorance. C’était empreint de la vieille notion totalitaire du Guide qui sait mieux que vous ce qui est bon pour vous. La prévalence de cette philosophie répressive avait alors conduit les Etats-Unis et la Grande-Bretagne à se retirer de l’Unesco. Le choc avait été suffisant pour que le Nouvel ordre mondial de l’information meure de sa belle mort.

Aujourd’hui, les mêmes forces obscurantistes recommencent à parler, à propos des échanges d’information sur Internet, de souveraineté des frontières, de respect des normes et valeurs propres à chaque société, de sécurité et de cohésion nationales, d’atteintes à l’ordre public. Nous savons, hélas, depuis longtemps que, dans de nombreux pays, ces concepts apparemment peu contestables servent quotidiennement de justification à des poursuites et à de lourdes condamnations envers ceux qui, de l’intérieur ou de l’extérieur, diffusent des informations allant à l’encontre de la ligne officielle. En dehors du présent Rapport annuel, Reporters sans frontières publiera prochainement un bilan des obstacles déjà mis par une cinquantaine de pays à la libre circulation de l’information sur la Toile. Nous allons, avec d’autres organisations de défense de la liberté de la presse, faire preuve de la plus grande vigilance pour que le Sommet des Nations unies sur la société de l’information, en dépit de ses bonnes intentions, n’aggrave pas la situation.
Ce n’est pas par hasard que la Chine, qui exerce déjà le contrôle le plus strict sur l’accès de ses citoyens aux réseaux, mène l’offensive, dans les travaux préparatoires du Sommet, contre l’intention originelle de donner à la société civile une voix au chapitre par l’intermédiaire d’organisations non gouvernementales accréditées. L’Union internationale des télécommunications (UIT) - l’agence des Nations unies qui organise le Sommet - ne donne pas l’impression de beaucoup résister à cette volonté d’exclusion. Elle a créé un site Internet pour que les ONG débattent entre elles de leurs vues sur la société de l’information. Pour mener ce débat parallèle et virtuel, l’UIT a même favorisé la constitution d’un “Bureau ouvert de la société civile”. Mais il est clairement posé que le Sommet lui-même sera strictement l’affaire des gouvernements.

Là encore, ce qui est le plus inquiétant est l’évidente réticence de la plupart des démocraties occidentales à s’opposer de front aux menées des ennemis de la liberté de l’information. Le 11 septembre 2001 est passé par là. Les Etats-Unis, en proie à l’obsession sécuritaire de la guerre patriotique contre le terrorisme, ne font même plus semblant d’accorder au respect des droits de l’homme une grande place dans la conduite de leurs relations extérieures. Des pays aussi répressifs que la Russie, la Chine ou le Pakistan sont devenus leurs alliés nécessaires. On dit que les Européens, nombreux dans les instances dirigeantes de l’UIT, n’ont pas fait d’objection lorsque le groupe des pays arabes a échangé son appui à la réélection du Secrétaire général japonais de l’organisation contre le choix de Tunis comme site de la deuxième session du Sommet. C’est pourtant tout un symbole. La Tunisie est parmi la poignée de pays qui emprisonnent des cyberdissidents. L’été dernier, Zouhair Yahyaoui a été arrêté et condamné à deux ans de prison ferme pour “propagation de fausses nouvelles”. Il avait tout simplement diffusé sur un site Internet des informations de l’opposition. À Tunis, on le sait, c’est un crime de lèse-majesté.

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