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Rapport annuel 2005

Une mobilisation impérative

124 jours. Quatre mois d’angoisse, d’attente insupportable et d’espoirs déçus. Aucun journaliste n’avait été retenu en otage aussi longtemps depuis le photographe français Brice Fleutiaux, détenu huit mois par un groupe armé en Tchétchénie, entre 1999 et 2000. Mais les soutiens sans faille en faveur de Christian Chesnot, Georges Malbrunot et leur guide Mohammed Al-Joundi, kidnappés en Irak le 20 août 2004, ont fini par payer. Quelques jours avant Noël, leurs ravisseurs leur ont offert le cadeau qu’ils n’osaient plus espérer : passer la fin de l’année en famille, sains et saufs. Jamais, Reporters sans frontières n’avait constaté une telle mobilisation internationale en faveur de journalistes. Tous les chefs d’Etat, leaders politiques ou religieux qui pèsent dans le monde arabe ont demandé la libération des trois hommes. Fait sans précédent, même des groupes extrémistes armés, responsables d’attentats contre des civils, se sont mobilisés. Mais l’issue heureuse de cette affaire ne doit pas masquer une réalité bien sombre. La liberté de la presse va mal. Aux quatre coins de la planète, elle est malmenée, réprimée, bafouée, ignorée.

Une année de deuil

53 journalistes ont été tués dans le cadre de leur fonction ou pour avoir exprimé leurs opinions en 2004. Ce chiffre n’avait pas été aussi élevé depuis 1995 et la période noire de l’islamisme radical algérien qui avait coûté la vie à plus de 50 professionnels de l’information en moins de deux ans.

L’Irak reste le pays le plus dangereux du monde pour les journalistes : 19 d’entre eux ont trouvé la mort en 2004 et plus d’une quinzaine ont été enlevés. Une de ces prises d’otages a connu un dénouement tragique. Enzo Baldoni, reporter italien, a été exécuté par des membres de l’Armée islamique en Irak dans la nuit du 26 au 27 août. Aussitôt, une clameur est montée de toute l’Italie, reprochant au gouvernement de n’avoir pas fait tout son possible pour empêcher ce drame. Fallait-il céder au chantage des ravisseurs qui demandaient aux autorités italiennes de retirer leurs troupes d’Irak ? L’ultimatum fixé par le groupe extrémiste a-t-il été pris suffisamment au sérieux par Rome ? Une commission parlementaire devrait apporter des réponses en 2005.

Mais l’Irak n’est pas le seul terrain miné pour les journalistes. En Asie, 16 reporters sont tombés en 2004. Tous ou presque ont été assassinés en raison de leurs prises de position. Dénoncer la corruption des élus ou enquêter sur la grande criminalité s’est révélé fatal pour des journalistes au Bangladesh, aux Philippines et au Sri Lanka. A l’autre bout de la planète, sur le continent américain, la violence est montée d’un cran. Les narcotrafiquants et les élites politiques corrompues n’apprécient guère d’être mis en cause dans la presse. Au Brésil, en Colombie, au Mexique, au Nicaragua et au Pérou, des journalistes l’ont payé de leur vie.

Et puis l’Afrique, où l’assassinat du correspondant gambien de Reporters sans frontières en décembre est venu tristement rappeler que ce continent est toujours en proie à une violence soudaine et imprévisible. C’est la première fois, depuis la création de Reporters sans frontières en 1985, qu’un correspondant de l’organisation est assassiné. Une délégation s’est immédiatement rendue sur place pour mener une enquête et suivre d’un œil attentif celle de la police. Il est difficile de ne pas voir la main du pouvoir derrière ce drame. Deyda Hydara était l’un de ces infatigables journalistes indépendants que l’on croise parfois en terre africaine. Il a toujours dénoncé les abus des dirigeants de son pays avec courage et sans animosité personnelle.

L’impunité, ce mur insurmontable qui se dresse devant les défenseurs des droits de l’homme partout dans le monde, s’est légèrement fissurée en 2004. Des assassins de journalistes ont dû répondre de leurs actes. Au Costa Rica, en Côte d’Ivoire, au Nicaragua, au Pérou, aux Philippines et ailleurs, des tueurs de journalistes ont été condamnés ou interpellés et inculpés. Certes, c’est encore loin, très loin d’être suffisant. Mais c’est aussi par la multiplication de ces condamnations que l’on isolera encore plus ceux pour qui justice rime avec oubli et allégeance au pouvoir, au Burkina Faso ou au Bélarus par exemple.

Silence ! on emprisonne

Assassiner un journaliste n’est pas le seul moyen de faire taire les voix discordantes qui résonnent avec rudesse aux oreilles des dirigeants les plus autoritaires. Au 1er janvier 2005, 107 professionnels de l’information étaient privés de leur liberté. En Asie, l’immobilisme tragique des vieilles dictatures empêche toute avancée démocratique. La Chine reste la plus grande prison du monde pour les journalistes avec 26 détenus. Pourtant, le libéralisme économique et l’ouverture inévitable du pays au monde extérieur devraient avoir des répercussions positives pour la liberté d’expression. De rares médias tentent d’ailleurs de s’élever contre la censure et d’aborder des sujets tabous. Mais la répression ne cesse de se durcir et ils font immédiatement les frais de leur « impertinence ». En Birmanie et au Viêt-nam, des journalistes sont également emprisonnés depuis plusieurs années.

A Cuba, la libération en 2004 du célèbre poète Raúl Rivero et de six autres journalistes est une bonne nouvelle. Mais, deux ans après le « printemps noir » de mars 2003, l’île reste l’un des très rares pays du monde où l’information est un monopole d’Etat et 22 professionnels des médias attendent toujours leur libération.

Le pire déteint sur le meilleur

D’abord le pire. Une poignée de pays dont les populations sont abreuvées de la propagande la plus simpliste, la plus caricaturale mais aussi la plus redoutable qui soit. La Corée du Nord, en tête, où il n’est même pas question de parler de « journalisme ». Les fonctionnaires des médias d’Etat travaillent, dans la crainte, à l’œuvre de glorification du « cher leader » Kim Jong-il et peuvent, pour une simple faute d’orthographe, séjourner dans un camp de « rééducation ». Le Turkménistan ensuite. Etat moyenâgeux dirigé d’une main de fer par un président à vie plus soucieux d’ériger des statues à son effigie que de proposer une information pluraliste à ses concitoyens. Les rares journalistes qui osent travailler pour la presse internationale, souvent clandestinement, sont régulièrement agressés et systématiquement menacés. Et l’Erythrée, une bande de terre aride coincée entre son ennemie de toujours, l’Ethiopie, et la mer Rouge. Dans ce pays, l’un des derniers à avoir accédé, par la lutte armée, à son indépendance, le silence le plus absolu est de rigueur depuis trois ans. Tous les journaux privés ont été fermés par les autorités. Leurs principaux animateurs ont été jetés en prison et les correspondants de la presse étrangère sont interdits de séjour.

A l’autre extrémité de cet étalon de la liberté de la presse se trouvent les régimes démocratiques. Ces pays, en Europe, en Amérique du Nord, en Asie et en Océanie se montrent les plus respectueux des droits des journalistes. Peu ou pas de sujets tabous, aucun journaliste emprisonné, pas d’ingérence excessive de l’Etat. Et pourtant, eux aussi ont connu, en 2004, des dérives inquiétantes pour la liberté d’expression. Aux Etats-Unis, tout d’abord, plusieurs journalistes ont été assignés à comparaître devant un tribunal pour avoir refusé de révéler leurs sources. Certains d’entre eux, dont l’instruction est toujours en cours, risquent même une peine de prison ou une assignation à résidence. Une nouveauté au pays du premier amendement. En France également, ce secret des sources a été malmené à plusieurs reprises par la justice, à coups de gardes à vue, de convocations et de perquisitions dans des rédactions ou aux domiciles de journalistes. Le Parlement a par ailleurs adopté une loi créant de nouveaux délits de presse passibles de peines de prison. A l’heure où d’autres gouvernements peu démocratiques, notamment en Afrique, commencent à céder sur ce point et entament une dépénalisation des délits d’opinion, l’initiative française est particulièrement mal venue.

20 ans de combat

En 2005, Reporters sans frontières fête ses vingt ans. L’occasion de dresser un bilan. Malheureusement, à parcourir les listes des journalistes tués, emprisonnés ou agressés en 2004, l’évidence s’impose : le combat que mène l’organisation est plus que jamais nécessaire. La liberté de la presse n’est pas garantie partout dans le monde. Au fur et à mesure que des feux s’éteignent, d’autres naissent. La situation s’améliore en Haïti et en Ukraine, elle se détériore en Algérie et au Pakistan. Pendant que des journaux fleurissent dans les rues de Kaboul, d’autres sont brûlés aux carrefours d’Abidjan.

Reporters sans frontières continuera de protester, de dénoncer et de condamner ces situations, mais également d’apporter son soutien aux journalistes et aux rédactions qui en ont besoin. Comme chaque année, une centaine de bourses d’assistance ont été attribuées par l’organisation en 2004. Pour payer les frais d’un avocat, prendre en charge les loyers de médias suspendus, offrir un toit à des journalistes en exil, rééquiper une rédaction saccagée, etc. Ces actions ne vont pas changer d’un coup la face du monde, mais elles empêchent la liberté d’expression de reculer, de céder face aux dérives autoritaires des uns et des autres. Ce n’est pas suffisant. C’est pourtant indispensable.



 
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